Commercer avec le monde

Une journée dans la vie du Denis M

Mardi matin, 8 heures. Les gars s’affairent autour du Denis M, amarré à la section M6 du quai Mackay, en face d’Habitat 67. Bottes de travail, imperméables (on annonce de la pluie), casques, gilets de sauvetage, lunch, scie à métal, manilles, autres outillages et quincailleries, et nous voilà partis pour la journée. Mission : réparation des défenses.

Une défense est un pneu, simple ou double, suspendu sur la paroi d’un quai et qui sert de coussin empêchant les navires de s’écorcher ou même de s’éventrer sur le béton du quai, à l’accostage et une fois amarrés. Il y a ainsi des milliers de défenses dans le port. Parfois, sous la pression d’un frottement du navire, un des câbles qui retiennent le pneu se rompt.


Gaston Bourgeois, marin de la flotte du port

C’est arrivé à la section 46, sur laquelle nous mettons le cap. L’air est encore doux, en cette mi-septembre, car la pluie et les vents violents annoncés n’ont pas encore atteint Montréal. Profitons-en !

Pour mener à bien notre mission, le remorqueur pousse la barge NHB M73, sur laquelle est installée une grue munie d’un crochet destiné à soulever et à déplacer les défenses, dont les plus grosses, deux gigantesques pneus reliés par des vis énormes, pèsent 5 200 livres.

On charge de nouvelles défenses sur la barge. Philippe Prévost, membre de la flotte du port, dirige les manœuvres de son collègue Gaston Bourgeois qui est aux commandes de la grue.

En route pour la section 46 sud-est ! Elle se trouve à la hauteur du boulevard Pie IX, à la jetée Sutherland, utilisée par Sucre Lantic.

En arrivant à la section 46, on repère vite la défense au câble rompu. C’est une défense double, le courant étant très fort à cet endroit. Elle devra être complètement remplacée, parce qu’un anneau servant à retenir le câble a été arraché du pneu. Irréparable sur place. Les ouvriers de l’atelier d’entretien du port pourront peut-être lui donner une seconde vie. Ce sont d’ailleurs eux qui fabriquent les défenses doubles.

On décroche la défense endommagée à l’aide du crochet manipulé par la grue de la barge NHB M73. Ce crochet peut lever jusqu’à 12 000 livres. Quant à la grue, elle peut lever jusqu’à 18 000 tonnes ! Mais, installée sur une barge, elle doit se limiter à 9 000 tonnes, ce qui n’est quand même pas si mal...

Pierre Vézina et Philippe Prévost mesurent la bonne longueur de câble…

câble qui est ensuite coupé par Gaston Bourgeois...

puis enfilé dans l’œillet vissé au pneu, comme un fil dans le chas d’une aiguille de géant.

Pour fermer la boucle, on pose les manilles, quatre par câble.

Puis on hisse la nouvelle défense. Un membre de l’équipe qui nous suit en camion sur la route du port, et qui travaille au quai, l’accroche au bollard, cette borne de fonte servant à amarrer les navires, sur le quai. Michel Dufour pilote le Denis M d’une main experte pour déplacer la barge à l’endroit précis et faciliter le travail de son équipe. Un peu plus en arrière ! Reviens légèrement vers l’avant ! Stop !

Et voilà le travail !

On se dirige vers la section 105, à l’extrême est du port, où une autre défense double a lâché, elle aussi. Le même scénario se répétera, à la différence que, cette fois, il faudra faire avec le vent et la pluie, qui rendent glissante la plateforme de la barge. Heureusement, le vent souffle dans le même sens que le courant; lorsqu’il le contredit, le fleuve se fâche et fait le gros dos, formant des vagues qui font tanguer la barge et ralentissent les manœuvres.

Et c’est sans compter le redoutable courant Sainte-Marie, à l’ouest du pont Jacques-Cartier. La barge, que pousse le Denis M, pèse 120 tonnes et a un tirant d’eau imposant, ce qui rend sa conduite délicate. Le pilote doit prévoir ses manœuvres longtemps d’avance. « Il faut savoir se battre avec les éléments ! Si tu te bats contre, tu perds », explique Michel Dufour.

Par beau temps, l’équipe de Michel Dufour arrive à changer une quinzaine de défenses simples en une seule journée; on n’a alors qu’à enfiler le pneu unique sur un câble avec lequel on fait ensuite une loupe.

Sur le chemin du retour, on longe les quais pour inspecter toutes les défenses et en déceler les signes de fatigue.

« La maintenance, c’est payant », dit Michel Dufour. Par exemple, si les défenses sont mal entretenues et qu’un pneu finit par tomber à l’eau, il faut absolument le repêcher, pour empêcher qu’un navire ne s’y accroche. Le courant le déplace, ce qui n’aide en rien. On devra le localiser avec la barge de sondage. Puis payer des plongeurs pour le récupérer...

Avec l’équipe de Michel Dufour, le port est entre bonnes mains.

De gauche à droite :

Pierre Vézina en est à sa 14e saison avec la flotte du port. Auparavant, il a navigué sur les Grands Lacs et dans l’Arctique à titre d’opérateur de bateau et de maître d’équipage. Au port, les défis ne manquent pas : « Naviguer dans les eaux du port est aussi ardu, à cause des courants forts et du trafic ».

Michel Dufour, qui pilote le Denis M, est un Dufour de La Malbaie. Cet ancien navigateur compte un père, un frère et deux oncles pilotes de la voie maritime : « C’est de famille, c’est dans nos gènes ! »

Gaston Bourgeois a 64 ans bien sonnés, et il est marin depuis l’âge de 17 ans. Il a navigué sur tous les océans et sous toutes les latitudes. Il est entré au service du port il y a 27 ans comme opérateur de bateau. Sa famille vient des Îles-de-la-Madeleine, où son père était pêcheur. « Je suis marin dans l’âme », dit-il.

Philippe Prévost est le plus jeune de l’équipe et il symbolise la relève. Il a navigué sur les Grands Lacs et dans l’Arctique, comme la plupart des matelots membres du Syndicat international des marins canadiens. Depuis six ans avec l’équipe de la flotte comme matelot, il est en train de terminer sa formation de capitaine. Les bateaux ont toujours attiré ce jeune homme originaire de Lévis : « Je cherchais un boulot qui me permettrait de voyager ».