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Les navires sont réarmés


Ce printemps, les navires qui ont hiverné dans le port de Montréal se sont refait une beauté et une santé. Ils sont prêts pour une nouvelle saison.


Le Camilla Desgagnés a dormi tout l'hiver au bassin Bickerdike du Port de Montréal.
Il a repris le boulot à la fin juin.

En ce début du mois de juin, le Camilla Desgagnés brille comme un sou neuf ! Son nom peint d’un blanc immaculé sur ses flancs bleus et ses ponts bien astiqués témoignent du soin qu’en a pris l’équipage. Les marins sont arrivés en avril et ont réveillé le navire, qui dormait à la section M du port depuis novembre dernier. Ils ont passé des semaines à le réarmer, c’est-à-dire à le remettre en état de naviguer. Le Camilla Desgagnés fait partie des 23 navires qui ont passé l’hiver 2012-2013 confortablement amarrés aux quais du port de Montréal.

Pourquoi certains navires hivernent-ils, puisque le chenal du fleuve Saint-Laurent est ouvert à longueur d’année depuis 1964 ? Les navires qui hivernent sont ceux qui offrent un service saisonnier, comme les bateaux de croisières, ou encore ceux qui empruntent des routes maritimes inaccessibles en hiver. Le Camilla et le Anna Desgagnés, par exemple, desservent les ports du Grand Nord québécois, emprisonnés dans la glace pendant de longs mois.

De même, tous les vraquiers des Grands Lacs, faits sur mesure pour épouser la largeur des écluses qui jalonnent le Saint-Laurent, de Montréal jusqu’aux Grands Lacs, sont à l’arrêt pendant les trois mois d’hiver où la Voie maritime est fermée. Ils sont immatriculés pour naviguer uniquement sur les eaux intérieures, contrairement au Thalassa Desgagnés, par exemple. Le pétrolier-asphaltier du Groupe Desgagnés, immatriculé pour naviguer au long cours, gagne les eaux chaudes des Caraïbes, où il trouve du travail, l’hiver venu.

On désarme à l’automne

« Une fois qu’on a trouvé le port d’accueil, on amarre le navire, puis on l’isole pour l’hiver », résume François Lavoie, surintendant responsable des Camilla, Anna et Thalassa Desgagnés. On ferme le système électrique du navire et on branche ce dernier sur le système électrique du port, tout en gardant une génératrice prête à fonctionner en cas de panne de courant. On isole les sorties, on ferme hermétiquement les trappes et on enveloppe les cheminées. On draine la ligne à feu, c’est-à-dire la tuyauterie qui fournit l’eau en cas de feu. On vide les ballasts, les réservoirs et les chambres froides à provisions. On assèche les fonds de cale.


On profite de la saison morte pour remettre les navires à neuf.

Outre l’électricité, le port offre à ses pensionnaires hivernaux les services d’eau potable et de voirie. Un quai leur est assigné en fonction, notamment, des travaux qu’ils envisagent d’effectuer sur le navire pendant l’hiver. « Par exemple, on amarre loin des habitations les navires sur lesquels on prévoit faire de gros travaux d’acier, qui font beaucoup de bruit », explique Anne-Marie Fortin, coordonnatrice au centre de contrôle du Port de Montréal. On essaie autant que possible de regrouper les navires appartenant à la même compagnie, pour en faciliter les visites par les responsables.

Les conditions d’hivernation

Les navires qui hivernent reçoivent la visite des inspecteurs en prévention des incendies du Port, car ils doivent se conformer à certaines règles de sécurité. Par exemple, ils doivent avoir une assurance responsabilité civile, et ils doivent utiliser des amarres de nylon, de manille ou d’une autre matière qui peut facilement être coupée en cas d’urgence.

Une vocation : gardien de navire

Un navire ne peut jamais rester seul; on lui affecte donc un gardien. Mais qui peut bien souhaiter passer un long hiver, de novembre à avril, sur un navire arrêté et stationné dans la glace ?
 


Michel André et Esther Duchesne ont trouvé et adopté un chat, qui
a passé l'hiver avec eux sur le Camilla Desgagnés.

« Moi ! », dit Michel André. « Et moi ! », ajoute prestement Esther Duchesne, sa compagne. Ils ont quitté leur maison de La Baie, au Saguenay, pour venir installer leurs pénates à bord du Camilla Desgagnés. Bien calés dans d’énormes fauteuils de cuir, ils sirotent leur café en regardant un documentaire sur l’écran géant du téléviseur, dans le salon de l’équipage. Dehors, il neige; ici, c’est confortable. Michel André a pris sa retraite en 2008, à l’âge de 65 ans, après une longue carrière de marin mécanicien qui l’a mené en Amérique du Sud, en Europe et partout où il y a de l’eau au Canada. Marin de troisième génération, il a de l’eau salée dans les veines. Son grand-père est arrivé à La Baie sur un navire parti de Bretagne.

Retraité, Michel André garde des navires pendant l’hiver. Deux fois par jour, il fait sa ronde, s’assurant que tout fonctionne rondement dans les entrailles du navire : le système d’aération, la qualité de l’eau, le système de chauffage, etc. « J’ai passé toute ma vie sur un bateau; je me sens plus chez moi ici qu’à la maison », dit-il en souriant. L’an passé, Esther, infirmière auxiliaire, a pris sa retraite à son tour et elle l’a suivi.


Deux fois par jour, Michel André fait sa ronde.
Il reçoit parfois la visite du surintendant du navire, François Lavoie.


« Nous avons les mêmes goûts pour la solitude, les documentaires à la télé, la lecture et les jeux », dit-elle. Ils sont équipés : jeux, casse-têtes, une montagne de livres et de gigantesques balles de laine qu’Esther aura tôt fait de tricoter. Ils utilisent le gymnase du navire ainsi que sa cuisine. Esther a apporté ses casseroles : « Vous imaginez faire une soupe pour deux là-dedans ! » s’exclame-t-elle en riant, ses deux bras tentant d’entourer une immense marmite. 

Ils ne sortent pas beaucoup, car ils n’aiment pas laisser le navire à lui-même. Un saut à l’épicerie, à la pharmacie et ils sont de retour dans leur maison flottante. Ils y ont même passé les Fêtes. S’ils sortent peu, ils reçoivent amis et famille : « Nous attendons la venue de notre garçon et de sa femme, qui viennent nous présenter notre premier petit-enfant. » En tout cas, ce ne sont pas les chambres qui manquent pour loger la visite !