Commercer avec le monde

Profession : marin au long cours

Marin au long cours. Ce métier mythique fait rêver. Il a inspiré tant de chansons et de récits ! Au fil du temps, il s’est énormément transformé.

 


Roy Voltaire S. Culla et Joseph V. Mirabete, deux marins philippins,
en étaient à leur première visite au Port de Montréal.

En cette fin d’après-midi, la Maison des marins de Montréal est étonnamment calme. On attend davantage de visiteurs ce soir. Dans les locaux situés sur la jetée Alexandra, près de la gare maritime Iberville, deux marins sont concentrés sur des écrans d’ordinateur. Ils écrivent à leur famille tout en finissant de siroter une bière québécoise. Puis, l’un d’eux se lève, ayant accepté l’invitation d’une bénévole à disputer une partie de ping-pong.

Leur navire, le M/V LONE, a accosté au terminal Bickerdike du port de Montréal la veille, transportant d’Allemagne six wagons de train flambant neufs. Roy Voltaire S. Culla, cuisinier du navire, et Joseph V. Mirabete, steward, sont heureux de mettre pied à terre, après la longue traversée de l’Atlantique. Ces deux Philippins font escale à Montréal pour la première fois.

Ils ont découvert avec bonheur la Maison des marins de Montréal et ils livrent spontanément leurs premières impressions : « C’est cool ! Comparé à d’autres endroits, ici, c’est beau et propre », s’exclame Joseph. Roy opine, puis il ajoute : « Ce que j’apprécie le plus, ce sont les gens. » Il parle des employés, des aumôniers et des bénévoles, qui assurent leur transport du navire à la Maison des marins, qui les accueillent, qui sont toujours prêts à discuter avec eux, à les écouter, à les renseigner sur Montréal et à leur venir en aide.

Le goût de l’aventure, vraiment ?

Depuis neuf ans déjà Roy Culla parcourt les mers du globe, huit mois par année. Son collègue Joseph Mirabete, quant à lui, compte trois ans de métier. Des aventuriers séduits par l’appel du large et des terres lointaines ?

Si ce profil classique sied encore à bien des marins, il ne colle pas du tout à ces deux visiteurs philippins. Ceux-ci sont devenus marins pour soutenir leur famille, le métier étant très bien payé quand on compare à ce qu’ils peuvent espérer gagner en restant dans leur pays. « J’étais cuisinier, chez moi. Mais pour arriver, il me fallait deux emplois, alors je conduisais aussi des camions. Et ça n’était pas encore assez pour envoyer mes quatre enfants à l’école », explique Roy. Son ainée étudie en nursing, le deuxième, en génie, le troisième, en transport et le quatrième est encore au secondaire. Quant à Joseph, il est le père de trois enfants âgés de quatre à dix ans, à qui il veut donner une enfance heureuse. Déjà qu’ils ont perdu leur mère…


Les marins aiment laisser une trace de leur passage. Peut-être pour se sentir
un peu chez eux quand ils reviendront. À la Maison des marins, ils épinglent
leur photo ou un billet de banque de leur pays sur un grand tableau mural.

 

« Le jeune qui recherche l’aventure et qui veut faire la fête aux quatre coins du monde, c’est devenu un mythe », constate Jason Zuidema, qui voit passer des milliers de marins chaque année. L’aumônier protestant reçoit à la Maison des marins de plus en plus d’hommes qui travaillent sur les navires dans le but d’assurer à leurs proches une vie meilleure.

La vie en mer

Un marin au long cours, c’est quelqu’un qui franchit le seuil de sa maison pour aller travailler, disons, en janvier, et qui revient du boulot en octobre.

Il voit du pays, ça, oui ! En neuf ans, Roy a visité tous les continents. « Mais le marin doit accepter de passer 80 % de sa vie en circuit fermé, en compagnie d’un tout petit groupe de 20 à 25 marins », dit Jason Zuidema. Conséquence de l’automatisation des opérations, les équipages sont réduits et les séjours dans les ports sont raccourcis : ils varient de un à quatre jours. Les pétroliers ne restent souvent que 24 heures, et les porte-conteneurs, 48 heures, car le déchargement s’effectue rapidement. 

Parfois, les marins ont tellement de travail à bord, pendant l’escale, qu’ils n’ont tout simplement pas le temps de descendre à terre. D’autres fois, dans certaines régions du monde, ils demeurent sur le navire pour des raisons de sécurité. « Ils ne connaissent pas la culture du pays d’escale et ils ont de l’argent liquide sur eux; ils sont des proies faciles, dit l’aumônier. Souvent, les marins qui nous arrivent n’ont pas quitté le navire depuis huit à douze semaines. »


Jason Zuidema et David Rozeboom, deux des aumôniers du Ministry to seafarers
qui accueillent  les marins, les écoutent et les aident.

Un monde multiethnique

La mondialisation aidant, les équipages sont maintenant multiethniques. Autrefois, un navire battait le pavillon de son pays et engageait des marins de son pays. Aujourd’hui, les Philippins et les Indiens forment la grande partie des équipages. Par exemple, d’octobre à décembre dernier, la Maison des marins a reçu 633 Indiens et 448 Philippins, comparativement à 371 Canadiens, 175 Chinois, 131 Ukrainiens, 54 Birmans, 45 Indonésiens, 40 Russes, 36 Allemands, 30 Britanniques et Irlandais, 29 Monténégrins, etc.

Exiguïté, choc des cultures : les défis de la vie de marin au long cours sont grands ! Il faut de bons nerfs. Quand leur itinéraire les mène à une maison de marins aussi accueillante que celle de Montréal, c’est une pause plus que bienvenue. « Plusieurs s’ennuient et ils apprécient le contact humain, dit Jason Zuidema. Nous avons des discussions très animées; cela leur fait du bien de parler, de partager la réalité de leur vie, de voir d’autres gens. » Ils se confient volontiers à l’aumônier, à qui ils font une totale confiance.

Trois organismes pour les marins


Patrice Caron, inspecteur à l'International Transport Workers' 
Federation, veille aux intérêts des marins.

 

Trois organismes veillent au bien-être des marins. La Maison des marins s’occupe de leur moral. De son côté, Transport Canada surveille l’application des règlements. Ainsi, les représentants du ministère peuvent monter à bord d’un navire pour vérifier, par exemple, que le nombre minimal de marins est respecté.

Enfin, il y a l’International Transport Workers’ Federation (ITF), qui voit à ce que les marins aient de bonnes conditions de travail sur les navires. « Je m’assure que les contrats d’embauche sont respectés, que l’environnement de travail est correct et les lieux, propres », explique Patrice Caron, ancien marin devenu inspecteur à l’ITF pour le Québec et l’Ontario. Il est établi à Montréal, à mi-chemin entre les ports du Saint-Laurent et ceux des Grands Lacs.

L’un de ses outils de travail : un système informatique qui comprend les noms de tous les navires du monde, et dans lequel il écrit ses rapports. Il visite environ 110 navires par année. « Le Port de Montréal est très bien coté, partout dans le monde, pour son respect des marins, dit Patrice Caron. Les marins savent qu’ici, on fait respecter les règlements et qu’on s’assure de la sécurité des équipages. Ils savent aussi qu’ils sont les bienvenus, qu’on les accueille chaleureusement et qu’on s’occupe d’eux. »

Les marins québécois

Les conditions de travail des marins s’améliorent constamment. En particulier celles des marins québécois, dont la majorité travaille sur des navires battant pavillon canadien. « Le Canada est reconnu comme étant un pays très actif au sein de l’Organisation maritime internationale et très zélé en matière de respect des lois protégeant les marins », dit Claude Mailloux, directeur général du Comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie maritime.

La plupart des marins sont syndiqués et les salaires, fixés par les conventions collectives, sont très bons. Par ailleurs, le confort à bord s’améliore; ainsi, une grande proportion des navires qui battent pavillon canadien ont Internet à bord, ce qui aide à contrer l’effet d’éloignement de la famille. De plus, des efforts sont faits pour répondre aux exigences de la nouvelle génération de marins en ce qui concerne la conciliation travail-famille. On essaiera, par exemple, d’établir des cycles de travail plus réguliers, des périodes en mer plus courtes. Bref, l’industrie maritime s’adapte continuellement.