Commercer avec le monde

De marin à capitaine du Port de Montréal

Le capitaine du Port de Montréal, Jean-Luc Bédard, a pris sa retraite le 24 janvier dernier, au terme d’une carrière de 41 ans dans l’industrie maritime, dont 24 ans au Port de Montréal, où il a occupé les postes de capitaine du Port et de vice-président aux opérations. Il nous livre ici ses réflexions sur les métiers de la mer.


Jean-Luc Bédard

Le métier de marin, est-ce pour tout le monde ?

Chez les marins, il y a autant de caractères différents que chez les gens à terre. Mais, oui, certains traits les caractérisent : ils aiment leur indépendance, ils savent être bien avec eux-mêmes et ils n’ont pas besoin d’être dans leurs pantoufles pour se sentir bien. Par ailleurs, ce sont des gens rigoureux. Même les simples matelots sont rigoureux, une qualité essentielle pour la bonne marche d’un navire. Si un membre de l’équipage travaille négligemment, il se fait vite rabrouer par ses collègues, car ce sont eux qui écopent pour son travail mal fait.

Le métier attire ceux qui veulent voir du pays ?

On en voit de moins en moins, du pays ! L’industrie du transport maritime a énormément évolué. Les navires ne demeurent plus aussi longtemps au quai, et, pendant les escales, il y a beaucoup de travail à faire à bord.

Le métier d’officier de marine est de plus en plus une profession. L’aspect technique est plus important, car les outils de navigation électroniques sont de plus en plus sophistiqués. Puis, on part moins longtemps qu’avant.

Les études sont difficiles ?

En sortant de l’école, vous êtes troisième officier. Si vous voulez monter en grade et devenir deuxième, puis premier officier, puis capitaine, vous devez mener de front le travail et les études, car vous devez faire du temps de mer. C’est exigeant.

Ce que j’ai aimé de mes études, c’est qu’au-delà des connaissances techniques, on vous enseigne une façon de penser. On vous apprend à être sûr de vous, de vos résultats. Je me rappelle un examen où on devait balancer un compas magnétique. Le professeur s’est approché de moi. Mon affaire ne marchait pas, et pourtant j’étais certain d’avoir bien appliqué les connaissances enseignées en classe. Je recommençais encore et encore. Jusqu’à ce que je me doute qu’un facteur hors de mon contrôle influençait mes résultats. Je l’ai dit à mon professeur, qui, en souriant, a sorti des aimants de sa poche. Ce dernier faisait exprès pour nous déstabiliser et nous mettre à l’épreuve, pour nous apprendre à nous fier à nos résultats. Cette attitude est essentielle, encore plus quand un danger menace, en mer.

Vous provenez d’une famille de marins ?


Lorsqu'il était officier sur des navires marchands,
Jean-Luc Bédard a beaucoup navigué dans le Grand Nord.

Pas du tout! Il ne passe pas beaucoup de bateaux à Victoriaville! Vers 13-14 ans, j’allais chez mon oncle aider à faire les foins, sur sa ferme située au bord du fleuve, près de Deschaillons. Le soir, on regardait passer les bateaux. Je les trouvais beaux, majestueux. J’aimais leur force tranquille. J’ai commencé à m’imaginer sur l’un d’eux. À 16 ans, j’embarquais comme mousse remplaçant sur un navire en partance pour l’Arctique. À à 26 ans, je devenais premier officier, et à 29 ans, capitaine. Tu te retrouves jeune avec de graves responsabilités. Ça forge le caractère.  

Votre coup de cœur, en tant que marin au long  cours ? 

J’avais 24 ou 25 ans quand j’ai traversé l’Atlantique pour la première fois de ma vie. J’étais second officier sur un navire marchand à destination de l’Algérie. Je devais prendre la position du navire sur la carte avec les étoiles. D’après mes calculs, nous nous dirigions en plein sur le détroit de Gibraltar, seule porte d’entrée de l’océan Atlantique sur la mer Méditerranée, entre l’Espagne et le Maroc. Le capitaine m’a demandé à quelle heure nous verrions la terre. « Vers onze heures moins quart », ai-je répondu. J’avais peur de m’être trompé. Mais à l’heure dite, j’ai vu apparaître, à travers une brume légère, à gauche l’Europe, à droite, l’Afrique, et au milieu, directement sur le nez du navire, le passage du détroit de Gibraltar. Je n’oublierai jamais ce moment.


Pendant 23 ans, Jean-Luc Bédard a passé quelques heures du
Jour de l'An à bord du premier navire de l'année à franchir les eaux
du Port de Montréal. Ici, il accueille le capitaine Chodankar, aux
commandes du navire Federal Spepy, et gagnant de la Canne à
pommeau d'or 2014.

 

Pourquoi avez-vous abandonné cette vie pour devenir gestionnaire au Port de Montréal ?

J’adorais le métier, mais le Port de Montréal m’offrait une opportunité d’élargir mes horizons. Il m’offrait un environnement de travail plus diversifié, la possibilité de toucher à plusieurs domaines et de travailler de concert avec des collègues. J’ai énormément apprécié les interrelations, au Port. J’apprenais tous les jours, auprès de gens généreux de leurs connaissances. Par exemple, je ne connaissais rien en matière de chemins de fer; j’ai appris.

C’était tout un changement !

Oui. Je devais aborder les choses différemment. Lorsque je naviguais, je considérais les quais comme d’immenses postes d’accostage en béton qui pouvaient endommager mon pauvre petit navire fragile. Une fois à terre, ce fut l’inverse : je voyais de gros navires qui pouvaient endommager mes pauvres postes d’accostage fragiles !

Lorsque je naviguais, je ne voyais que les estacades depuis lesquelles on chargeait les grains dans la cale de mon navire. À terre, j’ai pu découvrir le fonctionnement interne de l’élévateur à grain. Ainsi, j’ai pu voir les deux côtés des opérations.

Quel legs laissez-vous au Port de Montréal ?

J’espère avoir réussi à mettre en place une culture du changement. Le changement est essentiel, la capacité d’adaptation à un environnement changeant est la chose la plus importante, autant pour une personne que pour une organisation. J’espère avoir transmis ce goût du changement.

Recommanderiez-vous aux jeunes une carrière dans la marine ?

J’encourage tout le monde à devenir marin ! C’est un beau métier. Même si la vie vous amène ailleurs, vous pouvez toujours y revenir. Vous n’êtes jamais mal pris.